Description logo pour referencement
   
Interview sur les vampires
A la Une
auteur Adrien Party
Parution2011-09-00
GenreVampires & Monstres

Créateur et fondateur du site vampirisme.com, Adrien Party est un grand spécialiste des vampires. Il nous éclaire sur ces personnages aux dents (trop ?) longues...

Yabook  : Sait-on quand sont apparus les vampires dans les légendes et les mythes ?

Adrien Party  : Il est très difficile de dater les choses, étant donné que des créatures s’apparentant aux vampires sont présentes depuis l’antiquité (voire au-delà) dans l’ensemble des cultures de l’humanité. La Lilith babylonienne, les stryges et empuses de la mythologie grecque, sont autant de représentation proto-vampiriques qui jonchent notre folklore. Les lecteurs de l’Odyssée se rappelleront également cette scène où Ulysse, se rendant aux enfers pour consulter le défunt oracle Tirésias, doit sacrifier des moutons dont il recueille le sang pour convoquer les défunts avec qui il souhaite s’entretenir. Le sang a une symbolique forte au niveau culturel, c’est ni plus ni moins que le véhicule de la vie, qui a toujours suscité fascination et tabous.

 

Yabook  : A partir de quand les vampires gagnent-ils la littérature ?

Adrien Party : Les vampires gagnent la littérature au XVIIIe siècle, par l’entremise d’un court poème d’Ossenfelder intitulé Der Vampir, daté de 1748. Ce sont ensuite Bürger avec Lenore (1773) et Goethe, avec la Fiancée de Corinthe (1797) qui vont poursuivre dans cette lignée, initiant un basculement de la créature folklorique à la créature imaginaire par le truchement de la poésie. Au cours du XIXe siècle, trois auteurs vont successivement initier le passage en prose de la créature. Il s’agit du Vampire de Polidori (1819), de Carmilla de Le Fanu (1872) et du Dracula de Bram Stoker (1896), en parallèle à la naissance et à l’expansion d’un genre littéraire à succès : le roman gothique. Ces trois romans posent d’emblée des caractéristiques immuables du vampire, à commencer par son ascendance aristocratique. A croire que Voltaire, qui faisait en son temps le parallèle entre les vampires folkloriques (qui défrayaient la chronique) et la noblesse qui exploitait le peuple, a durement marqué les esprits.

 

Yabook  : On cite souvent Bram Stoker ou bien encore Sheridan le Fanu parmi les premiers auteurs à avoir mis en scène des vampires. Pourquoi la littérature vampirique semble-t-elle se propager au XIXème siècle ? Qu’est-ce qui fait qu’elle décolle à cette époque ?

Adrien Party : Le XIXe est une époque charnière. On rentre dans l’ère moderne, représentée par la révolution industrielle, et une perte des repères classiques (la religion en tête) au profit de la technologie et de la modernité. Une sorte d’aseptisation qui va sans doute créer un vide dans l’esprit des gens, et susciter un intérêt fort pour l’ésotérisme, la magie et le surnaturel. Ce dont la littérature va s’emparer avec le roman gothique (qui permet de se jouer des tabous moraux et sociaux par le jeu du fantastique).

 

Yabook  : Les vampires de Dracula de Bram Stoker et de Carmilla de Sheridan le Fanu étaient-ils les mêmes ?

Adrien Party : Stoker s’est sans doute possible inspiré du roman de Polidori, mais va beaucoup plus loin au niveau des caractéristiques et pouvoirs du vampire, qui sont succinctement décrits dans Carmilla. Dracula est une sorte d’évolution de la créature vampirique à partir de ses deux prédécesseurs. La seule grosse différence est liée au sexe du vampire, Carmilla étant une femme et Dracula un homme. A noter également que les deux personnages font leur apparition au travers de journaux tenus par les principaux protagonistes.

 

Yabook  : Que s’est-il passé ensuite ? A partir de quel moment les vampires sont-ils revenus en force dans la littérature ?

Adrien Party : Le mythe du vampire revient de manière cyclique tout au long du XXe siècle, en parallèle aux grandes périodes de crises (économiques, politiques, morales, etc.), ce qu’a déjà démontré Jean Marigny dans ses ouvrages. La production sur le sujet a été quasi continue, année après année, depuis le roman de Stoker. Mais de manière régulière, un titre remporte une adhésion plus forte, et suscite une sorte de renouveau du thème, entrainant dans son sillage des auteurs qui vont s’inspirer de ce nouveau titre, et de l’évolution qu’il représente vis à vis des caractéristiques classiques de la créature en littérature. Shambleau dans les années 30, Je suis une légende dans les années 50, Anne Rice dans les années 80-90 sont autant d’exemple fort de cette présence régulière.

 

Yabook  : Parle nous de Je suis une Légende de Richard Matheson. Ce livre est-il important dans l’histoire de la littérature vampirique et pour quelles raisons ?

Adrien Party : A mon sens, Je suis une légende est un livre important pour deux choses. En s’inscrivant tout d’abord en pleine guerre froide, il utilise le mythe du vampire pour montrer les dangers de la science, et l’impact que certaines découvertes peuvent avoir sur l’espèce humaine. Le deuxième élément novateur, c’est de faire de l’humain l’exception, et des vampires la règle (ce qui est très mal rendu dans la plupart des adaptations cinéma, notamment la dernière qui gomme complètement cet aspect). La légende, dans le roman, n’est plus le vampire, mais l’humain, qui se retrouve isolé dans un monde qu’il ne comprend plus et dans lequel il ne semble plus avoir sa place.

 

Yabook  : Même question pour Entretien avec un vampire d’Anne Rice qui est un monument du genre. Quelle influence son oeuvre a-t-elle eu sur cette littérature ?

Adrien Party : Anne Rice a eu une influence indéniable sur le mythe du vampire en littérature, en cela qu’elle présente des vampires plus ambigus. Pour une des première fois (il y a bien eu quelques tentatives éparses, comme Frère de la chauve-souris de Robert Bloch), le vampire prend la parole et explique ce qu’il est. Ce qui permet à l’auteur d’adoucir l’image de créature féroce du vampire, qui doit toujours se nourrir de sang mais n’en a pas moins des sentiments, et ne parvient pas toujours à accepter sa condition. Cette manière de voir les choses va initier une vague de séries et de romans ou les vampires ne sont plus seulement les protagonistes maléfiques mais bien les sujets et narrateurs, tels que La vampire de Christopher Pike, Vampire Junction de S.P. Somtow (qui va encore plus loin en opérant une psychanalyse de la créature), Les prédateurs de Whitley Strieber, etc. Des oeuvres qui ont finalement aboutis, en se confrontant avec la romance, avec la vague de romance paranormale (ce qu’un éditeur français à nommé Bitlit) et Yound Adult actuelle.

 

Yabook  : Depuis ce livre et Salem de Stephen King, quels sont pour toi les grands romans de vampire ?

Adrien Party : Difficile de se restreindre à quelques séries. Je dirais cependant :

- La chronique des immortels, de Wolfgang Hohlbein, chez l’Atalante. De la dark fantasy qui prend l’Europe, puis le bassin Méditérannéen, du XVe siècle comme point de départ et offre une relecture très réussie de nombreux mythes folkloriques, à commencer par le mythe du vampire. Si le premier tome risque de donne l’impression de lorgner du côté d’un Highlander, il ne faut pas s’arrêter là, la série entière valant le coup d’oeil.

- Nécroscope, de Brian Lumley, chez Bragelonne (pour la suite, mieux vaut être bilingue). Un mélange très prenant de X-Files, de polar d’espionnage et de SF, qui flirte parfois avec le mythe de Cthulhu (ce qui n’a rien d’étonnant, vu que Lumley appartenait au Lovecraft Club). Une vision parasitaire du vampirisme.

- Laisse moi entrer, de Jon Ajvide Lindqvist, chez Milady. Le film (Let the right one in) est sorti quelques mois avant le livre, mais tous les deux sont indispensables aux amateurs du genre. Le personnage du vampire-enfant est un des plus réussi qu’il m’ait été donné de voir depuis Claudia dans Entretien avec un vampire (tout en étant plus contrasté).

- L’opéra de sang, de Tanith Lee, aux Presses de la cité. Une saga redoutable, qui ne cite jamais le terme de vampire, mais maintient pourtant du début à la fin une hésitation plus que réussie entre folie et fantastique. Les Scarabae sont-ils des vampires ou se prennent-ils pour des vampires ?

- Anno Dracula, de Kim Nemwan, chez J’ai Lu. Une trilogie qui prend la suite du roman de Stoker et part du principe que Van Helsing et ses alliés ont échoué à tuer le comte, qui a épousé la reine d’Angleterre et est donc devenu le prince consort. Enormément de références littéraires victoriennes, dans une ambiance très steam-punk (le 4e opus, Johnny Alucard, est annoncé par l’auteur).

- L’échiquier du mal, de Dan Simmons, chez Folio SF, qui met en scène ce qu’on nomme des vampires psychiques : des créatures qui se nourrissent des affects des être humains, et les manipulent à leur guise.

- Les journaux de la famille Dracula, de Jeanne Kalogridis, chez Pocket Terreur, qui réécrit tout le contexte du roman de Bram Stoker (l’avant, le pendant et l’après), donnant un éclairage totalement différent sur la place de Van Helsing dans le récit.

 

Yabook  : Quelles sont les raisons de la renaissance des vampires aujourd’hui ?

Adrien Party  : Le mythe du vampire tel qu’il apparaît aujourd’hui se place dans la continuité d’une certaine féminisation des genre de l’imaginaire. Le succès sans appel de Twilight, qui se place lui-même dans la continuité d’un Harry Potter (qui a contribué à faire exploser la demande -et l’offre- dans une certaine frange de la SFFF) a démontré que le public cible (les jeunes adolescentes) n’était pas le seul à finalement répondre à l’appel de ce type de série. La tranche d’âge des lecteurs qui se sont passionnés pour Twilight est en effet bien plus grande que prévue. On peut ainsi dire que Twilight aura été un produit d’appel, qui aura, du moins chez nous, vu l’émergence de deux types de littératures aux dents longues : ce qu’on nomme Young Adult, qui est le pendant jeunesse, et la Bitlit (qui regroupe des appellations américaines comme Paranormal Romance, Paranormal Porn, etc.).

 

Yabook  : Qu’a apporté au genre Twilight  ? Quelles sont ses innovations par rapport au mythe ?

Adrien Party : De mon point de vue, Twilight n’a pas fait que du bien au thème du vampire. Si la série de Stephenie Meyer se place dans la continuité d’une Anne Rice, en incrustant davantage les vampires dans leur époque, elle leur retire cependant tout ce qui faisait le sel du personnage : le sexe y est idéalisé, l’ambiguité du personnage y devient anecdotique. En bref, on est davantage face à des super-héros, les vampires y étant montré comme des créatures sympathiques, leurs pouvoirs prenant un aspect très positif. A mes yeux, c’est une aseptisation complète du personnage, un renoncement à toute la noirceur qui fait le mythe du vampire. Quelque part, on est aussi face à une littérature plus accessible.

 

Yabook  : Les vampires de Stephenie Meyer sont-ils finalement très différents de ceux de Bram Stoker ?

Adrien Party : Les vampires de Stephenie Meyer ne partagent plus grand chose avec ceux de Bram Stoker. Si on revient à des vampires qui peuvent supporter, dans une certaine mesure, la lumière du soleil, ils se mettent à scintiller au contact de celle-ci. Pour l’ensemble, ce sont des créatures attirantes, qu’il s’agisse de vampires mâles ou femelles, capable de se contrôler et sans réelle ambition. Tout ce que n’est pas Dracula.

 

Yabook  : Qui a inventé le terme Bit Lit et que désigne-t-il aujourd’hui ?

Adrien Party  : La Bit lit est un terme qui a été créée par l’éditeur français Bragelonne pour désigner une frange de l’Urban Fantasy qui regroupe, outre-atlantique, des choses comme la Paranormal Romance, la Paranormal Porn, etc. Il s’agissait à l’origine d’un concept permettant de faciliter le travail du marketing, et de rassembler sous une même bannière la majeure partie des séries du label Milady. Bit-lit, autrement dit Littérature qui mord, rassemble ainsi de nombreuses séries qui ont en commun de mettre en scène des héroïnes à la personnalité forte et indépendante, qui évoluent dans un univers aux fondement réalistes où tout ou partie de la population est au courant de l’existence de créatures surnaturelles. Et comme de bien entendu, l’héroïne est au courant soit parce qu’elle n’est elle-même pas tout à fait humaine, soit parce qu’elle a à faire avec ces mêmes créatures.

 

Yabook  : Quels sont selon toi les séries et les romans les plus intéressants de la Bit Lit ?

Adrien Party : J’avoue préférer les séries où la partie romance sait se mettre en retrait face à la trame, des choses comme :

- A vampire Story, de David Wellington, chez Milady : une série plus violente et trash que les autres, qui met en scène des vampires qui retrouvent un aspect bestial et animal. L’héroïne est une flic dure à cuire qui va se retrouver malgré elle mêlée aux exactions d’une vampire, et être formé par un vieux briscard qui se frotte aux buveurs de sang depuis des années.

- Sans Âme, de Cail Carriger, chez Orbit. Un véritable retour de la littérature qui mord à l’époque victorienne, dont le personnage principal est une vieille fille (enfin, selon les caractéristiques de l’époque, vu qu’elle a entre 20 et 30 ans), qui a la particularité de ne pas avoir d’âme. Elle côtoie aussi bien la bonne société de l’époque, que des créatures comme les loups-garous et les vampires.

- La communauté du sud, de Charlaine Harris, chez J’ai Lu. On ne présente plus les romans qui ont donné lieu à True Blood, et mettent en scène la télépathe Sookie Stackhouse dans un monde où les vampires ont fait leur coming out. Sans pour autant posséder un style absolument génial, les romans de la série sont relativement bien écrits, et le sens du rebondissement de l’auteur permet d’accrocher le lecteur à long terme.

- Mercy Thompson, de Patricia Briggs, chez Milady. L’héroïne est une coyote qui vit dans un univers où les fées et les loup-garous ont fait leur coming out. Elle fréquente régulièrement des vampires, dont un est même devenu un de ses amis. Une des séries, avec La communauté du sud, qui mélange le plus de créatures surnaturelles (loup-garous, vampires, fées, métamorphes, etc.), chaque tome se concentrant sur une aventure entre l’héroïne et une ou plusieurs de ces espèces.

 

Yabook  : Est-ce que cet engouement pour les vampires peut se poursuivre dans les années qui viennent ? N’as-tu pas peur que la mode ne passe ?

Adrien Party : C’est un peu le risque, la production sur le sujet (qu’il s’agisse spécifiquement des vampires ou de la Bitlit en général, qui ne regroupe pas que des séries sur les vampires) commence à être relativement forte, les différents éditeurs cherchant à maximiser leur visibilité sur les tables des librairies. Certaines séries sortent, durant leur premier mois, à raison d’un titre par mois, ce qui peut être financièrement assez difficile à suivre. Néanmoins, pour le moment, ni les éditeurs ni les lecteurs ne semblent s’en plaindre. Sans compter que, si jusque-là c’est surtout les auteurs anglo-saxon qui sont visibles, on observe depuis quelques mois l’apparition de titres ou de séries d’origine francophone, ce qui peut permettre de renouveler un peu la donne.

 

Yabook  : Allez, un petit conseil. Quel est ou quels sont les livres de vampires que tu conseillerais à nos lecteurs ?

Adrien Party : Hormis ceux cités dans ma réponse à la question "Depuis ce livre et Salem de Stephen King, quels sont pour toi les grands romans de vampire ?", il est nécessaire d’ajouter quelques classiques :

- Carmilla de Le Fanu, parce que c’est un texte fondateur

- Dracula de Bram Stoker, parce que c’est aussi un texte fondateur, et que littérairement c’est franchement bien fichu

- Shambleau de Moore, chez J’ai Lu, un recueil de nouvelles très typées SF dont la quasi totalité explore des variation autour de créatures et objets vampiriques

- Je suis une légende, de Matheson, chez Denoël, pour son pitch de départ qui prend le contre-pied de ce qui se faisait jusque-là, et par les nombreuses références qui émaillent le texte (gommées par les films, malheureusement)

- Les fils des ténèbres, de Dan Simmons, chez Le livre de poche, qui explore une vision plus médicale des origines du mythe, et prend pour point de départ la chute du régime de Ceaucescu

- Abraham Lincoln Vampire Hunter, de Seth Grahame-Smith, chez Eclipse, une variation aussi amusante que bien pensée sur la biographie du président éponyme

Un grand merci à Adrien pour sa patience devant toutes ces questions. N’hésitez pas à aller voir son site vampirisme.com


modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)

Nord Pas-de-Calais Lorraine Alsace Franche-Comté Provence Alpes Côte d'Azur Languedoc Roussillon Champagne-Ardennes Picardie Haute-Normandie Ile de France Bourgogne Rhône-Alpes Auvergne Midi-Pyrénées Aquitaine Limousin Poitou-Charentes Centre Basse-Normandie Pays de Loire Bretagne Corse

Interview sur les vampires : Ya Book