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Interview Dacre Stoker
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auteur Dacre Stoker
GenreVampires & Monstres

Dacre Stoker est l’arrière petit neveu de Bram Stoker. C’est lui qui a écrit la suite "officielle" de Dracula. Petite interview à l’occasion de son passage à Paris.

Yabook  : Par rapport à votre arrière-grand-oncle, comment avez-vous (j’entends votre famille) vécu le passage de son roman Dracula du statut d’œuvre à celui de mythe littéraire ?

Dacre Stoker : Quand j’étais encore un jeune garçon vivant au Canada, nous étions au courant que l’un des membres de notre famille était très connu mais ne nous savions pas très bien comment réagissait le monde face à son roman. Du moins avant qu’arrivent les vacances d’Halloween, où nos amis nous regardaient en disant : «  Ah, les Stoker, vous vivez dans cet affreux manoir... Qu’est-ce qu’il se passe si on vient chez vous, on aura le droit à des bonbons ou du sang ? »

Mais ce n’est vraiment pas avant le milieu des années 1970 que l’on a commencé à s’intéresser à Dracula en tant que « classique », un roman digne d’être étudié. Radu Florescu et Raymond McNally, deux écrivains du Boston College, ont par exemple cherché les connexions entre le vrai prince transylvanien Vlad l’empaleur et le personnage fictif.

Quand des articles, des journaux et des magazines ont commencé à sortir, nous avons vraiment compris que le travail de Bram Stoker était très important et avait été beaucoup suivi.

 

 

Yabook  : On parle très souvent de Dracula, mais peu de ses autres romans, pourriez-vous nous en parler, y en a-t-il une que vous préférez ?

Dacre Stoker : Je suis content que vous posiez cette question ! Peu de gens le font. Ils pensent qu’il a uniquement écrit Dracula. Mais ce n’est pas vrai, il a écrit une vingtaine de romans, des nouvelles et même de la non-fiction. J’aime beaucoup celui intitulé « Personal Reminiscences of Henry Irving  ». C’est le seul livre qui donne une idée sur qui était Bram Stoker. Même s’il a écrit sur Irving, c’est un bon aperçu de ses relations et de ce qu’il a vécu pendant 20 ans à travers ce grand acteur shakespearien. Londres, ses nombreux voyages aux États-Unis... C’est une bénédiction pour moi. Un voyage dans la vie de Bram et de ses pensées.

L’autre histoire que j’apprécie est celle qui se situe en Irlande, la seule d’ailleurs, « The Snake’s Pass ». C’était intéressant parce que Bram Stoker a voyagé en Irlande pour son travail et il a pris beaucoup de notes sur ce qu’il voyait : les villes, comment les gens travaillaient, jouaient, leur vie en général, leurs interactions, autant de routes menant à une histoire mystérieuse sur une petite ville et les choses qui s’y passent. Cette histoire donne vraiment un aperçu de l’Irlande au temps de Bram Stoker.

 

 

Yabook  : Comment, quand et pourquoi avez-vous voulu écrire une suite au roman originel ? N’avez-vous pas craint que la présence de votre nom sur la couverture desserve votre but initial : écrire une suite originale à l’original ?

Dacre Stoker  : J’appréhendais un peu parce que certains sont accusés de se faire de l’argent en jouant sur la célébrité de leurs parents. Mettre le nom d’un Stoker sur une couverture avec Dracula dans le titre est un peu intimidant. Tout le mérite revient à Ian Holt, c’était son idée, une bonne idée d’ailleurs. Il avait écrit un scénario sur ce nouveau Dracula, un Dracula des temps modernes qui part du principe que celui de Bram Stoker et Vlad L’Empaleur sont de vraies figures historiques. 

 

De nos jours, les films, les pièces de théâtre, les livres ont fusionné ces personnages et nous avons pensé devoir faire de même. Nous voulions réactualiser l’histoire de Bram Stoker au milieu de l’enthousiasme actuel pour les vampires. C’était le postulat de départ...

 

 

Yabook : Comment s’est passée la collaboration avec Ian Holt ? Comment vous êtes-vous partagé le travail ?

Dacre Stoker : C’est une bonne question. C’est compliqué. Étant professeur, j’ai un esprit organisationnel qui m’a permis de créer ce qui pourrait s’apparenter au plan d’une année entière de cours... c’était le sommaire pour le livre. Nous nous sommes ensuite réparti les lignes d’intrigues en fonction de nos goûts et nous nous sommes mis à faire des recherches chacun de notre côté.

J’ai choisi de m’intéresser à l’inspecteur Cotford parce que j’ai trouvé dans les archives du Rosenbach Museum et les notes sur Dracula qu’il était l’un des personnages originaux de Bram Stoker et qu’il avait l’intention d’utiliser. Malheureusement il n’a pas pu le faire. Et bien sûr je voulais placer Bram Stoker dans l’histoire. Voilà pour mes deux intrigues.

Quant à Ian, il a pris Quincey car c’est un personnage qui lui ressemble beaucoup, et il a travaillé sur la fusion de Vlad l’Empaleur et de Dracula.

 

Quand nous avons dû écrire à propos d’Elizabeth Bathory, le principal méchant de l’histoire, les parties se sont écrites à quatre mains, faisant l’aller-retour entre nous par Internet. Finalement, tout a réussi à se connecter de manière grossière, en quelque chose que j’appellerai une soupe.

 

Nous l’avons alors envoyé au directeur littéraire qui a réussi à transformer cette soupe en un manuscrit qu’on a pu transmettre à un éditeur.

 

Et puis nous avons aussi travaillé avec un chercheur, Alexander Galant. Alex nous a aidés à trouver les bons endroits en 1912, les bons plans, les bonnes descriptions des tombes, des bâtiments afin que l’on puisse s’immerger complètement, pendant que nous écrivions, dans Londres et Paris en 1912.

 

 

Yabook : Passons au roman : pourquoi avoir décidé de situer l’action en 1912 ? Comment avez-vous fait pour reprendre et faire évoluer les différents personnages que l’on croise ?

Dacre Stoker : Tout d’abord, faire se dérouler l’histoire en 1912 était important car Bram Stoker est mort cette année-là. Et l’autre grand événement en 1912 en Angleterre, et dans le monde entier, fut le naufrage du Titanic. Ces deux événements sont cruciaux dans notre histoire...

 

Nous voulions aussi avoir un laps de temps de vingt-cinq ans pour que l’enfant qui naît à la fin de Dracula – Quincey – puisse grandir et devenir un personnage suffisamment mature, suffisamment fort pour guider le roman. On voit l’histoire à travers Quincey alors qu’il essaye de percer le mystère et les secrets que sa famille et les amis de sa famille gardent pour eux. Ils ont une sorte de traumatisme après ce qu’ils ont vécu dans le roman de Bram Stoker. Nous l’appelons le Syndrome de stress post-Dracula.

 

En ce qui concerne Barthory, c’est elle aussi un personnage historique qui a réellement existé, quelques centaines d’années après Vlad l’Empaleur. À son époque, elle aurait tué, mutilé et abusé physiquement et sexuellement de plus de 600 jeunes filles des villages entourant le château où elle vivait. Elle pensait pouvoir rester jeune en se baignant dans leur sang.

 

Cela faisait d’elle une bonne candidate pour devenir un vampire dans notre roman (rires).

 

 

Yabook : Et Van Helsing ?

Dacre Stoker : C’était un sacré personnage dans Dracula. Intéressant et complexe. Certains diraient même qu’il était mauvais, d’autres qu’il est à l’origine de beaucoup de morts dans l’histoire à cause des perfusions sanguines. Je pense que Bram l’a imaginé à partir de son frère, Sir William Thornley Stoker, l’un des docteurs de la famille qui a réalisé un grand nombre d’expériences médicales. Il n’était pas fou, au contraire, c’était quelqu’un de connu, qui a été promu chevalier par la Reine.

 

J’avais donc particulièrement envie d’utiliser Van Helsing comme un élément clef pour pouvoir examiner différentes nuances du bien ou du mal, depuis l’homme défendant au départ tout ce qui peut être bon dans le monde jusqu’à celui qui à la fin de sa vie, se fait séduire par le côté sombre. Un peu comme Star Wars.

 

Ce n’est pas pour rien qu’il a fait l’objet de plusieurs films !

 

 

Yabook : Et à propos de votre arrière-grand-oncle ?

Dacre Stoker  : Insérer Bram Stoker dans l’histoire était important pour moi. Je voulais qu’il soit un peu sous le feu des projecteurs. Toute sa vie il est resté le deuxième, derrière Irving. Et même s’il était d’accord avec ça, le mettre dans son propre livre permet de créer un twist logique car il est, au final, le créateur de ce roman. C’était intéressant de lui permettre de faire face à ce qu’il a créé, un peu comme Frankenstein. Mais surtout, cela donnait la possibilité de faire de lui plus qu’un nom sur la couverture d’un livre.

 

En plus, ma famille était favorable à son insertion dans l’histoire. Cela avait du sens :

 

 

Yabook : Un détail qui m’a beaucoup amusé : votre vision de Jack l’Éventreur ? Quand, comment et pourquoi mélanger ces deux légendes urbaines ?

Dacre Stoker  : En fait, il se trouve que Jack l’Éventreur était mentionné par Bram Stoker lui-même dans la préface de l’édition islandaise de 1901 de Dracula. Peu de gens le savent. Elle faisait à peu près deux pages alors que la préface que l’on connait habituellement fait à peine un paragraphe.

 

Je ne pourrais pas vous citer ce qui y est écrit exactement mais l’une des phrases dit, en substance : «  Les meurtres récents, commis par Jack l’Éventreur, et qui ont effrayé tous les habitants de Londres m’ont grandement influencé et apparaîtront par la suite dans le roman. »

 

Il ne l’a finalement pas fait mais c’était une idée formidable pour nous !

 

Vous devez comprendre qu’à l’époque victorienne, quand Bram Stoker a écrit son livre, les habitants n’avaient qu’une crainte : que la police ne puisse résoudre l’affaire... Même si Jack l’Éventreur ne tuait que des prostituées dans le quartier mal famé de White Chapel à Londres, cela terrorisait toute la ville. Personne ne se sentait en sécurité.

 

Je pense que Bram Stoker voulait que les lecteurs ressentent cette même peur, cette insécurité quand Dracula arrive sur les côtes anglaises puis dans la capitale. C’est un peu comme les terroristes d’aujourd’hui qui débarquent dans nos villes pour faire sauter des bombes ou qui déambulent dans les endroits publics et soudain tirent sur les passants, au hasard. Ces gens n’ont pas le temps de comprennent ce qui leur arrive qu’ils sont déjà morts. C’est tout le contraire des attaques plus classiques, où les criminels vont braquer une banque par exemple.

 

C’est ce qui nous a poussé à intégrer Jack l’Éventreur. La concordance des temps est bonne pour son retour 25 ans plus tard. Et si je me trompe pas, Bram Stoker écrivait Dracula l’année des meurtres.

 

 

Yabook : Tant pour vous que pour Ian Holt quel a été le degré de satisfaction derrière la création de votre Dracula ?

Dacre Stoker : Très satisfaits. Il fallait le faire. Pour les gens qui ont lu le livre, qui l’apprécient, c’était une bonne chose. Nous avons eu des critiques de la part des érudits les plus intransigeants. « Vous avez changé Dracula ! Comment pouvez-vous appeler ce roman une suite si votre Dracula n’a rien à voir avec celui de Bram Stoker ? » Mais ce n’était pas vraiment un problème. À côté de ça, j’ai rassemblé les e-mails et les commentaires postés sur le net de centaines de personnes qui nous ont dit avoir adoré ce que nous en avions fait avec ce côté plus moderne. Ça nous a vraiment confortés dans l’idée, à Ian et moi, que nous avions fait ce qu’il fallait.

 

Personnellement, nous aimons beaucoup le résultat, la vivacité du personnage. Nous n’avons aucune honte à avoir inséré un peu de romantisme dans l’histoire. L’amour, cette recherche de la passion est l’un des sentiments humains les plus communs. Nous avions de la peine pour ce gars, maudit ou bénit par l’immortalité selon son point de vue, qui cherche une relation solide et durable et pas uniquement mordre quelqu’un pour se nourrir.

 

Si jamais nous écrivons un autre livre, ce personnage reviendra tel quel. Certains seront contents, une poignée pas du tout, c’est comme ça.

 

 

Yabook : Au vu de la fin ouverte, qui, j’imagine, rend hommage à celle prévue par Bram Stoker, songez-vous à revenir vers le vieil ami de votre famille à nouveau ?

Dacre Stoker : Nous en avons déjà discuté... Ian et moi sommes déjà assez occupés... Mais ça pourrait arriver...

 

Concernant la fin nous voulions qu’elle soit aussi ambiguë que celle de Dracula. Peu de gens le savent mais Bram Stoker avait prévu une autre fin, qu’il n’a pas utilisée finalement. Elle était beaucoup plus définitive. Après avoir planté un couteau dans le cœur de Dracula et l’avoir égorgé, le groupe réussit à tuer définitivement le comte. Le volcan entre en éruption et lui et les autres les méchants meurent dans la lave. Mais il a écarté ce scénario au profit de ce que l’on connaît : le couteau planté dans le cœur, il tombe en poussière et la bohémienne parvient à s’échapper.

 

Nous trouvions que c’était un message de la part de Bram Stoker, un message signifiant qu’il ne voulait pas tuer pour de bon Dracula et qu’il préférait que ses lecteurs continuent de croire qu’il pourrait toujours revenir.

 

La fin de notre histoire devait refléter cette incertitude. Qu’est-ce qu’il se passe avec Dracula, Mina, Quincey ? Où vont-ils ? Est-ce que tout ceci est possible ? Certains lecteurs m’ont contacté sur le site et m’ont demandé s’ils étaient morts. Je leur ai répondu : « Revenez en arrière, comment meurent les vampires ? Quelles sont les conditions pour qu’ils continuent de vivre ? »

 

Bram Stoker n’a pas inventé toutes les règles, d’autres auteurs et réalisateurs ont ajouté leur patte au mythe, mais l’une des plus connues est celle-ci : un vampire peut être tué avec un pieu en bois planté dans le cœur, et la tête doit être détachée du corps.

 

Mais ce n’est pas ce qui arrive à la fin de notre roman. On a préféré laissé au lecteur le soin d’établir ses propres conclusions.

 

 

Yabook : Pour conclure, avez-vous des anecdotes à partager par rapport au livre depuis sa sortie et quel effet cela fait-il d’être « L’autre Stoker » ?

Dacdre Stoker  : Tiens, c’est la première fois que l’on me pose cette question sur « être l’autre Stoker ». Vous savez, l’une des caractéristiques des Stoker c’est que nous n’avons pas besoin d’être sur le devant de la scène en permanence. Nous aimons simplement avoir le sentiment du devoir accompli. C’est pourquoi Bram Stoker est toujours resté quelqu’un d’humble, sans jamais chercher à être une grande star. Je suis pareil. Bien sûr c’est gratifiant de voir son nom sur la couverture d’un livre, et spécialement ici en France où le livre se vend bien, beaucoup plus qu’en Angleterre. Ce sentiment d’accomplissement est très agréable mais c’est quelque chose que j’ai aussi ressenti en voyant mes deux enfants grandir.

 

Concernant les anecdotes, la plus drôle est sans doute certains de ces lecteurs qui, pendant une séance de dédicaces, me disent à quel point ce serait merveilleux si je pouvais leur transmettre un peu de mon sang de Stoker. Et je leur réponds : «  Vous savez, c’est juste une histoire. Je ne peux vraiment pas vous rendre immortel. Lisez le livre et peut-être que vous le deviendrez.  »

 

Mais c’est une demande qui revient assez souvent, ça finit par me faire rire. (rires)

 

 

Bertrand Campeis


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