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:: le 05/06 à 17:00 ::

Un extrait de Memoria de Leonardo Patrignani

Un extrait de Memoria de Leonardo Patrignani

Le 3 Juin est sortie Memoria, chez Gallimard, de Leonardo Patrignani, le deuxième tome de Multiversum.

Si vous ne vous êtes pas encore précipités chez votre libraire le plus proche (ou sur votre ordi) pour l’acheter, voilà un extrait qui achèvera peut-être de vous convaincre.

 

 

 

 

PROLOGUE
 
C’était le ciel de toujours.
C’étaient les visages de toujours.
C’était le refuge souterrain, le tunnel creusé dans le mur pour revoir la lumière, le silence avant la trace cachée à la fin du disque. Un , dans un monde qui n’abritait plus aucun lieu. Un quand, dans une réalité sans futur. C’était le joker qui sortait du jeu de cartes au bon moment.
Mais pour l’instant, il n’y avait rien d’autre qu’une cage. Une illusion de l’esprit. Aussi réaliste, crédible, vraie qu’elle fût.
Authentique comme le souffle du vent qui se levait le long de la mer à Barcelone en cet après-midi d’hiver, faisant tourbillonner les prospectus rouges et bleus dans une danse sans chorégraphie.
Sincère comme ce sentiment qui entrelaçait les destins d’Alex et de Jenny et qui les avait menés jusque là. Hors du cauchemar. Dans une nouvelle prison.
L’astéroïde avait effacé la vie sur la Terre, de cela ils se souvenaient bien. Il l’avait effacée de toutes les dimensions parallèles, de chaque coin du Multivers. Mais ils le savaient, et l’avaient toujours su : Notre esprit est la clé de tout. Au moment même où l’apocalypse avait imposé la fin de la course, leurs yeux s’étaient éteints. Comme ceux de n’importe quel autre habitant de la planète.
Les yeux du corps, cependant, ne sont pas les seules fenêtres ouvertes sur la réalité.
Le disque était-il fini ? Ou les secondes continuaient-elles à s’écouler dans le silence, dans l’attente d’un nouveau commencement ? Alex et Jenny n’auraient su dire où ils se trouvaient. Ils étaient sauvés, mais en même temps, ils étaient morts. D’après ce qu’ils avaient compris, ils erraient dans un lieu de souvenirs, prisonniers d’un fragment mental, de l’écho d’une catastrophe, tandis que le monde réel était un désert de cendres. Mais, en définitive, quel était le vrai monde ? Et qui étaient-ils ? Qu’est-ce qui avait survécu, et qu’est-ce qui avait disparu pour toujours ?
Le fauteuil roulant de Marco avait surgi quelques secondes plus tôt au bout de la route. Marco s’était approché, puis, devant Alex et Jenny ébahis, il avait prononcé une simple phrase qui avait relancé le jeu :
- Courage, les amis. Sortons de cette cage !
Ensuite, il s’était levé. Debout, sur ses jambes.
Et il avait souri.
 
Bienvenue dans Memoria.
L’endroit où le seul environnement possible est celui du souvenir. Memoria, interminable silence entre la fin du disque et le début de la trace cachée.
 
 
 
 
1
 
Comme des bulles de savon, les prospectus voltigeaient dans le ciel catalan. Parfois légers, gracieux, parfois plus agités, ils virevoltaient au-dessus du bord de mer avant d’atterrir sur la plage ou sur la route. Après le coucher de soleil, l’air était devenu plus frais, tandis qu’une apothéose de couleurs vives et envoûtantes, déchirures violettes, coups de pinceau rouges, griffures bleues, fulgurances jaunes, s’étendait au-dessus de la mer de Barcelone.
À peine cinq minutes plus tôt, une vision absurde avait bouleversé Alex et Jenny : en tournant dans une rue qui leur était inconnue à tous deux, ils s’étaient trouvés face au néant. À quelques pas d’eux seulement, planait une nappe de brouillard très épaisse, où ils ne pouvaient avancer que péniblement, lentement, engloutis par le silence. Mieux valait ne pas s’en approcher.
Le voyant maltais, cauchemar récurrent d’Alex, s’était manifesté et avait montré ses cartes : ils étaient dans Memoria. La destination qu’ils devaient atteindre depuis leur première rencontre. Memoria, le destin déjà écrit. Bien sûr, ils avaient cru que c’était le lieu de leur salut, la Terre Promise où se réfugier pour éviter les conséquences de l’écrasement de l’astéroïde sur la planète Terre. Mais il n’en avait pas été ainsi. Memoria n’était pas un paradis bienheureux que l’apocalypse avait laissé intact. Memoria, c’était l’après.
Après la destruction. Après la fin du monde. Ou plutôt, de tous les mondes.
Alex et Jenny regardèrent fixement Marco, jusqu’à ce que celui-ci les rejoigne. Ses cheveux bruns n’avaient jamais rencontré de peigne, sa chemise en jean, ouverte sur un tee-shirt blanc en V, était rentrée dans un pantalon en toile à larges poches.
- Mon ami... dit Alex, les yeux brillants, écarquillés.
Il aurait voulu l’embrasser, manifester sa joie de retrouver son grand frère, son bras droit, son fidèle complice. La seule personne qui l’avait toujours cru quand Jenny n’était encore qu’une ombre sans visage dans une brume épaisse et impénétrable. Il aurait voulu le serrer contre lui, mais il était paralysé par l’émotion.
- C’est incroyable... tu marches. Comme...
Sa voix s’étrangla. Marco secoua la tête en souriant, et tendit simplement les bras vers lui.
- Je suis venu te donner un coup de main, murmura-t-il en le serrant contre sa poitrine. Autrement, qui sait ce que tu aurais fabriqué...
Jenny resta à l’écart. Des personnages repêchés dans sa mémoire et dans celle d’Alex se relayaient sans cesse au bord de la mer, et elle était comme hyptnotisée par ces présences entièrement sorties de leur contexte. Il y avait même le coach de l’équipe de natation, appuyé sur ses coudes contre le muret de la promenade, qui contemplait l’horizon, le regard perdu.
Vous ne voyez que ce dont vous vous souvenez.
Les paroles du voyant résonnaient dans la tête de Jenny, encore profondément troublée, les bras croisés pour lutter contre des frissons de froid. Pendant qu’Alex et Marco s’étreignaient et se donnaient des tapes dans le dos, une question sans réponse flottait dans son esprit : "si le garçon dans le fauteuil roulant n’est qu’un souvenir comme les autres, comment peut-il être conscient d’être enfermé dans Memoria ? Et comment se fait-il qu’il soit capable de marcher, maintenant ?"
Alex se tourna vers elle.
- C’est Marco. Je t’ai beaucoup parlé de lui. Je ne sais vraiment pas comment c’est possible, mais... apparemment, nous sommes tous dans le même bateau.
Jenny essaya d’esquisser un sourire, mais ses lèvres s’étirèrent en une grimace qui révélait son incertitude et son embarras. Elle tendit la main à Marco, en continuant à penser à l’absurdité de la situation. Elle n’était pas morte malgré l’extinction de la race humaine. Tout ce qu’elle voyait autour d’elle était une projection de son passé.
Étaient-ils emprisonnés dans une sorte de rêve ? Et leur corps, où était-il en ce moment ? ou plutôt, qu’était-ilvraiment ?
Elle serra la main de Marco en espérant que lui, au moins, aurait une idée de la façon dont ils pourraient revenir en arrière, s’il y en avait une.
- Ainsi, tu es Jenny, dit-il en hochant la tête et en la dévisageant.
Il avait tellement entendu parler de cette fille que sa beauté aurait pu lui paraître évidente. Mais il en fut surpris. Son corps athlétique, élancé, ses longues jambes moulées dans un jean serré, ses cheveux châtains ondulés qui retombaient sur ses épaules de nageuse, se répandant en boucles soyeuses sur sa veste en cuir. Et ces yeux couleur noisette, au regard intense, pénétrant, qui avaient fasciné son ami pendant des années, au cours de ses rêves et de ses visions, seul détail du visage de Jenny qu’il pouvait alors distinguer. Ces yeux qu’Alex avait poursuivis et trouvés, perdus et de nouveau cherchés. Ces yeux qui l’avaient accompagné lors de son saut dans le vide, avant d’être englouti dans l’obscurité.
- Et toi, tu es celui qui sait tout sur le Multivers, répondit-elle, incapable de réprimer un ton qui pouvait sembler hostile.
Alex s’éclaircit la voix, afin d’attirer de nouveau l’attention de son ami sur lui :
- Dis-moi que tu sais où nous sommes.
Marco observa Jenny encore quelques instants avant de se tourner vers Alex :
- Oui, j’ai compris tout ça. Et je sais comment j’y suis arrivé. Mais ce que j’ignore, c’est comment en sortir, en admettant que dehors, il y ait encore quelque chose du monde que nous avons connu depuis le jour de notre naissance.
Jenny secoua la tête et mis les mains sur ses hanches, puis elle se tourna vers la plage.
- Le génie des ordinateurs...
Alex baissa les yeux, Marco évita de lui répondre. Il sentait instinctivement une certaine méfiance de la part de Jenny, une irritation mal dissimulée. Memoria était un gouffre de questions qui le désorientaient, lui aussi. Toutes ses années d’étude, ses capacité d’analyse innées, si étonnantes fussent-elles, ne lui servaient à rien. Il lui manquait des morceaux du puzzle, indispensables à la compréhension de la nature de cet endroit. Et de leur diversité à tous les trois.
- Avant la chute de l’astéroïde, tu étais dans un fauteuil roulant à moitié cassé, enfermé chez toi, commença Alex, sans quitter son ami des yeux. Je t’avais laissé là. Quand je me suis réveillé après mon saut dans le vide, ma vie a repris à partir de ce maudit match de basket, comme si tout ce que nous avions vécu entre temps n’avait été qu’un rêve. Je suis allé te voir, mais tu ne comprenais pas de quoi je te parlais. Mon voyage en Australie, les déplacements dans des réalités parallèles, Thomas Becker, la fin du monde... Pourtant Jenny existait vraiment, elle était réelle. Ce n’était plus seulement une vision que j’avais dans mon sommeil, comme avant. Et elle avait vécu les mêmes choses que moi. Marco, s’il te plaît, explique-moi ce qui se passe.
Marco se passa la main dans ses cheveux noirs, ébouriffés, puis il enleva ses lunettes et les rangea dans la poche de sa chemise. Sans elles, son visage aux traits marqués ne ressemblait plus à celui d’un garçon de vingt-et-un ans qui passait les deux tiers de sa journée devant un écran. Et puis maintenant qu’il se tenait sur ses jambes, Alex le voyait sous un jour nouveau.
Le ton de la voix de Marco devint sérieux, son timbre grave.
- Il existe une dimension parallèle dans laquelle les choses, pour moi, se sont passées différemment. Je ne l’ai découvert qu’à la fin. Je n’avais jamais rien connu de semblable, je pensais que tu étais le seul à pouvoir passer d’une dimension à l’autre. Mais au moment où l’astéroïde allait se briser dans l’atmosphère, j’ai vécu une expérience de voyage. Exactement comme ça vous arrivait, je crois.
Jenny s’approcha d’Alex et le prit par la main.
- J’étais devant la fenêtre, poursuivit Marco, et j’avais à la main une vieille photo qui représentait mes parents pendant un pique-nique. J’étais en train d’assister à la fin du monde quand, je ne sais pas comment décrire ça, j’ai été comme aspiré dans un autre endroit.
- Une espèce de tourbillon, on connaît cette sensation... l’interrompit Alex.
- Oui. Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais de nouveau revenu en moi. Mais ailleurs. Je me tenais debout sur la terrasse d’une maison de campagne. Avec mes parents. Vivants, tu comprends ? Là-bas, ils n’ont pas été tués dans l’accident à la montagne. Là-bas, ils n’ont jamais eu d’accident !
- Marco, c’est formidable, mais...
- Laisse-moi finir. Même dans cette dimension dans laquelle je me suis retrouvé, comme dans la première, l’astéroïde était sur le point de s’écraser sur la Terre.
- Alors, c’est arrivé partout, ajouta Jenny.
- Oui. Mais là-bas, c’était différent. J’étais calme, serein. Je voyais la terreur sur le visage des gens, alors que moi, j’attendais la fin sans avoir peur.
- Comment ça ? demanda Alex en fronçant les sourcils.
Marco fixa sur lui un regard de feu. Rayonnant, résolu.
- J’étais debout, assistant au spectacle de la fin du monde, mes parents à côté de moi, un cahier à la main. Ne me demandez pas pourquoi mon premier instinct, au lieu de courir embrasser mon père et ma mère, ou de pleurer de joie parce que je tenais debout, a été d’ouvrir ce cahier. Je sais simplement que c’est ce que j’ai fait, et qu’après, je n’ai pas pu en détacher les yeux jusqu’à la chute de l’astéroïde. C’était mon journal intime, le journal de mon moi dans cet univers alternatif, où je n’étais plus seulement un hacker ou un passionné d’informatique. J’étais quelqu’un comme vous. J’avais le don de voyager et d’explorer les dimensions parallèles depuis l’âge de quatre ans. Mon journal contenait les détails de chacune de mes expériences. Naturellement, je n’ai pu en lire que quelques passages... J’aurais tellement voulu avoir eu plus de temps ! Quoi qu’il en soit, j’ai dissipé quelques doutes, même s’il reste encore de nombreux points obscurs dans toute cette affaire. Il y a une chose, cependant, qui m’est apparue clairement dès le début, en feuilletant ces pages. C’est pour ça que j’étais si tranquille.
- Qu’est-ce que c’était ? demanda Jenny en serrant plus fort la main d’Alex dans la sienne.
- J’ai compris que la mort n’existe pas.


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